[Les cigognes sont immortelles d'A. Mabanckou] Le poids des mots [Les cigognes sont immortelles d'A. Mabanckou] Le poids des mots [Les cigognes sont immortelles d'A. Mabanckou] Le poids des mots

L'Dans son douzième roman, Alain Mabanckou revient sur un souvenir d’enfance : l’assassinat du président congolais Marien Ngouabi.

Dans le quartier populaire de Voungou à Pointe-Noire, le petit Michel mène une existence tranquille et rêveuse. Il suit ses études au Collège des Trois-Glorieuses en attendant d’aller au lycée Karl-Marx, est attentif à la mode des chaussures “La Chine en colère”, comme Bruce Lee dans Opération Dragon, aime son chien Mboua Mabé (chien méchant en lingala). Il va chercher chez la truculente Mâ Moubobi la bouteille et le tabac à priser de son père, perd souvent la monnaie, apprécie les moments sous le grand manguier, dans la parcelle achetée par sa mère. Jusqu’au jour où Papa Roger lui annonce tristement : “Il y a eu des coups de feu hier à Brazzaville…” Le 18 mars 1977, le “camarade président” Marien Ngouabi a été assassiné. S’ensuivent une purge et des violences à l’encontre de ses proches, mais aussi des membres de leur tribu.

Conflit de loyauté

Les cigognes sont immortelles. Alain Mabanckou. Seuil. 304p, 250 DH

Alain Mabanckou évoque un moment de l’histoire récente du Congo qui l’a touché directement. Après Marien Ngouabi est aussi assassiné le capitaine Kimbouala-Nkaya, le frère aîné de sa propre mère, Pauline Kengué, à la mémoire de laquelle, ainsi que de son père Roger Kimangou et de son oncle René Mabanckou, il dédie son livre. À travers le regard naïf de cet enfant qui lui ressemble beaucoup et qui est déjà apparu dans d’autres ouvrages, il témoigne de la découverte brutale de la violence du monde et de la politique. Michel ne comprend pas ce qu’il se passe. Il a bien conscience de la condition modeste de ses parents, qui vivent, comme tant d’autres, dans une “maison en attendant” : une maison en planches parce que “c’était trop cher de construire en dur”. Il redoute la mauvaise humeur de Maman Pauline à cause de ses problèmes de recouvrement. Il ne comprend pas trop pourquoi son père préfère écouter La Voix de l’Amérique plutôt que La Voix de la Révolution Congolaise.

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Il ne sait pas qui est Denis Sassou-Nguesso et répète les poncifs sur les voisins zaïrois qui “croient que nous aussi nous sommes nombreux, que nous sommes cachés dans le fleuve Congo et que nous sortirons au moment où ça va chauffer pour les attaquer”. Et il croit dur comme fer que Marien Ngouabi est en train de voler, comme le dit le chant appris à l’école primaire, “au-dessus des têtes des gens comme les cigognes blanches qui sont en fait des soldats russes ayant laissé leur vie sur des champs de bataille inondés de sang”. Alors qu’il observe avec étonnement les gens pleurer suite à l’assassinat du président, Michel réalise que le drame est beaucoup plus proche de lui et qu’il faut apprendre à peser ses propos… Un roman un peu bavard, mais touchant, où Alain Mabanckou met à distance l’émotion en campant un beau personnage d’enfant.

Dans le texte. Du piment dans les yeux.

“D’autres encore pleurent, se roulent par terre avec la photo du chef de la Révolution congolaise dans les mains, et ils crient qu’ils n’ont plus envie de vivre, que leur vie ne vaut plus rien, qu’ils veulent être enterrés avec le camarade président Marien Ngouabi, qu’ils ne savent pas ce qu’ils vont devenir ni ce que sera notre pays dans les années qui viennent. Ils racontent qu’il n’y aura plus d’électricité, même dans les quartiers des capitalistes noirs, que l’essence, la bière, les poissons salés vont manquer, que le manioc va coûter plus cher que le cochon, le cochon plus cher que les loyers, les loyers plus chers que les salaires, etc. Il faut que je pleure moi aussi, j’essaye, mais c’est difficile. La seule façon c’est de me mettre du piment dans les yeux comme font les veuves quand elles n’arrivent pas à pleurer leur mari. Or ces veuves sont des manœuvrières qui jouent leur cinéma en pensant déjà à l’héritage qu’elles vont avoir, et elles savent que la quantité des larmes va être mesurée par la famille si elles veulent avoir la maison ou la voiture, sinon tout ça ira chez la belle-sœur ou chez la belle-mère.”

 

 

 

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