Sûreté. Les cops du tramway

Assurer la sécurité de près de 2 millions de Casablancais qui prennent le tram chaque semaine n’est pas une mince affaire. Le défi a pourtant été relevé avec le concours de la police. Lumière sur un dispositif complexe mais efficace.

C’était un véritable casse-tête pour les autorités et la société qui gère le tramway de Casablanca : garantir la sécurité de dizaines de milliers d’usagers par jour sur un parcours de plus d’une trentaine de kilomètres qui comporte des points noirs où il ne fait pas bon s’attarder. Ni à 6h du matin, et encore moins passé 21 h. La solution ? Faire appel aux services de la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN). Résultat, depuis le 12 décembre 2012, date effective de mise en service du tram, l’intervention des hommes de Bouchaïb Rmail, une centaine de policiers mobilisés au service du tram et de ses usagers, a été plus que concluante, comme l’attestent deux très sérieuses mises à l’épreuve, en l’espace de deux semaines. En effet, le 16 décembre dernier, le “Guerrab”, surnom donné par les Casablancais au tram dont la clochette rappelle celle des vendeurs d’eau ambulants, est sorti “indemne” après le derby de la métropole, le fameux Raja-Wydad. Et il l’a encore échappé belle durant la nuit du réveillon.

 

Portrait-robot

Les 100 policiers travaillant à bord des rames ont été choisis dans divers services de la DGSN officiant dans le Grand Casablanca. “Chaque chef de district ou de service a proposé des éléments choisis sur la base de leurs aptitudes physiques et leur état de service. Mais aussi pour leur bonne moralité”, explique un cadre de la DGSN. De divers grades (inspecteurs, gardiens de la paix, brigadiers…), ils sont répartis en deux groupes de 50 policiers chacun. Déployés deux par deux dans chaque rame, ils sont reconnaissables à leurs dossards portant l’inscription “Police”. Chacun des deux groupes travaille sous la direction d’un officier alors que le “top management” est assuré par un commissaire, un commissaire divisionnaire et un commandant de la sécurité urbaine qui rendent compte directement au préfet de police du Grand Casablanca. “Un rapport complet atterrit chaque jour sur son bureau”, indique une source sécuritaire casablancaise. Quant aux moyens d’intervention, les policiers du tram disposent de leurs armes de services, d’appareils de télécommunications (talkie-walkie). Et surtout du concours des autres services de police. Exemple : un “délinquant”, comme on dit dans le jargon maison, est livré à d’autres policiers à l’arrêt suivant. “Des directives fermes ont été données à tous les services de police de la ville pour traiter la sécurité du tram en priorité”, affirme un responsable de la DGSN à Casablanca. Mais les flics du tram commencent déjà à se plaindre du rythme qui leur est imposé, et des longues heures de travail qui vont avec. Selon un mode de roulement particulier, chaque policier doit assurer son “service” de 14h à 23 h, puis reprendre le lendemain, de 6h à 14 h. Sans aucune forme d’indemnisation supplémentaire, ni même de transport du personnel.

 

Dark night

Près d’un mois après sa mise en service, la DGSN se félicite du travail de ses éléments à bord des rames. “En plus d’un travail de dissuasion, nos interventions, à titre préventif, ont été généralement concluantes”, affirme une source sécuritaire casablancaise. Quant à la nature des délits, et malgré l’absence de statistiques précises, les agressions à l’arme blanche arrivent en tête. Mais aussi des passagers agressifs en état d’ébriété et des cas de harcèlement sexuel. “En plus de devoir gérer les mendiants et les resquilleurs, la nuit nous pose de sérieux problèmes”, explique ce policier sous couvert d’anonymat. “A partir de 20 h, une bonne partie des passagers sont ivres. C’est cela l’autre facette d’un moyen de transport en commun qui vous permet, pour 6 DH le ticket, d’aller de Sidi Moumen à la corniche pour boire un coup, ou plusieurs”, ironise notre interlocuteur. Et ce n’est pas tout. Ces policiers deviennent assez souvent une sorte de “médiateurs” malgré eux entre les usagers et le personnel du tram. “Les pannes d’électricité sont l’un des problèmes les plus sérieux auxquels nous faisons face”, explique un officier de la DGSN. Quand surgit une panne d’électricité, souvent dans les intersections, certains passagers deviennent agressifs quitte à s’en prendre au personnel de la société gestionnaire. Les policiers, eux, interviennent pour calmer les esprits. Comme Casablanca, le parcours de son tram a ses propres points noirs en termes d’insécurité. “Passé le quartier Belvédère, dans le sens de Sidi Moumen, les problèmes commencent et le quartier Attacharouk nous donne du fil à retordre”, affirme un gradé de la police de la métropole.

 

Un deal royal ?

Le tramway de Casablanca bénéficierait-il donc d’un “traitement de faveur” de la part de la DGSN, contrairement à son “aîné” de Rabat ? Quels sont les termes du contrat passé entre la société gestionnaire et la direction de la police ? A la société Casa Tramway, on se refuse à tout commentaire, tout en se disant “satisfaits” jusque-là de l’intervention de la police. Mais une source informée parle d’un contrat d’un an renouvelable, sans toutefois être en mesure de donner plus d’informations sur l’éventuelle contrepartie financière. “Il s’agit d’une mission et non de services payés”, explique notre source. Un autre responsable nous apporte une réponse plus claire. “Le tramway de Casablanca est un projet qui bénéficie d’une attention particulière en haut lieu, et des directives fermes ont été données pour que rien ne vienne ternir la bonne marche de ce grand projet structurant”, explique notre interlocuteur qui, par la même occasion, exclut l’existence de tout “traitement de faveur” pour raison de parenté entre le patron de la société Casa Tramway, Youssef Draiss, et le ministre délégué à l’Intérieur, Charki Draiss, également ancien patron de la DGSN,. “C’est trop réducteur de tout ramener aux liens familiaux entre le patron de la société Casa Tramway, Youssef Draiss, et le ministre délégué à l’Intérieur, Charki Draiss (le premier étant le neveu du deuxième). L’enjeu est bien plus grand”, renchérit notre source. Pourquoi pas le tram de Rabat alors ? “Les études menées avant le lancement du projet de tramway de Rabat ont montré qu’il n’était pas nécessaire d’assurer une présence de la police à bord”, affirme une source à Rabat. En effet, les deux villes, de par leur démographie et la nature du parcours de leurs trams respectifs, offrent des différences de taille. “Notre souhait est que la population casablancaise adopte le tram et se comporte de manière responsable. Et là, on n’aura peut-être plus besoin de nous”, conclut un responsable local de la DGSN.

 

Trafic. Presque comme sur des rails…

D’après les statistiques de Casa Tramway, les Bidaouis commencent à s’habituer à leur nouveau moyen de transport. Et même les performances réalisées pendant les trois premières semaines de sa mise en service dépassent les projections initiales. Ainsi, au lieu de 250 000 passagers espérés initialement, ils ont été en moyenne 300 000 les jours de semaine contre 200 000 le week-end. Quant aux recettes, elles avoisinent les 12 millions de dirhams par semaine. Il reste toutefois des réglages supplémentaires à apporter, et en premier lieu la mise en service de nouvelles rames pour fluidifier davantage le trafic et diminuer le temps d’attente. Et surtout résoudre les problématiques pannes d’électricité qui font râler les usagers, notamment au niveau des intersections : l’exemple le plus significatif étant le croisement du boulevard Abdelmoumen avec le boulevard Anoual. Autre bonne nouvelle, la commercialisation prochaine des cartes d’abonnement.

 

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