Polémique. Un parti salafiste au Maroc ?

Les idéologues salafistes récemment graciés pourraient bientôt s’organiser dans un cadre politique ou associatif afin de promouvoir officiellement leurs idées. Et si cela arrangeait tout le monde ?

Tout a commencé par un déjeuner, offert par les dirigeants du Parti renaissance et vertu (PRV), au domicile de Cheikh Hassan Kettani à Rabat. Objectif : réunir autour de la même table les cinq chioukh salafistes récemment graciés et des représentants des principales forces politiques du pays. Mohamed Elyazghi (USFP), Mustapha Bakkoury (PAM), Mahjoubi Aherdane (MP), Mahmoud Archane (MDS) et Abdelkrim Benatiq (PT) ont notamment répondu présent. Comment expliquer un tel engouement ? “Nous nous sommes rendu compte que nos politiciens ne connaissaient pas les chioukh et que ces derniers avaient une idée approximative de l’action politique dans le pays. Il y avait donc un besoin de les faire se rencontrer pour qu’ils puissent échanger en toute décontraction”, explique Mohamed Khalidi, secrétaire général du PRV.

Depuis, une petite idée a commencé à faire son chemin dans les états-majors des partis et dans les salons de la capitale. Et si on intégrait les salafistes dans le jeu politique ? Plusieurs patrons de partis et militants associatifs s’y sont déjà déclarés favorables. Reste à savoir la forme que prendra cette participation. La première option serait la création d’un parti salafiste marocain. Il y a quelques semaines, Mohamed Fizazi s’était d’ailleurs rendu en Egypte et en Tunisie pour étudier l’organisation et le mode de fonctionnement des partis salafistes locaux. “J’ai été très bien accueilli. J’ai même reçu des invitations pour m’installer sur place mais j’ai préféré revenir travailler et agir dans mon pays”, affirme-t-il.

Opération séduction

L’idéologue tangérois reste cependant très évasif sur ses réelles intentions politiques. “La participation à la gestion de la chose publique est un devoir pour chacun d’entre nous. Nous refusons la violence et la condamnons. Mais nous défendrons nos idées et nos principes à travers les voies légales”, écrit-il sur son site Internet officiel. Bref, la création du parti salafiste marocain n’est peut-être pas pour demain.

Et c’est tant mieux, semble penser Mohamed Khalidi. “Je suis favorable à une intégration par étapes. Certains chioukh pensent à s’organiser en association, c’est une initiative à encourager. Ils ont besoin de temps pour choisir le cadre d’action approprié”, conclut ce dernier.

L’homme parle en connaissance de cause. Au début des années 1990, c’est, entre autres, lui qui a réussi l’intégration des actuels dirigeants du PJD dans son ancêtre le Mouvement populaire, démocratique et constitutionnel (MPDC) du Docteur Abdelkrim Al Khatib. S’apprêterait-il à rééditer l’exploit avec les compagnons de Fizazi et d’Abou Hafs ? “S’ils adhèrent aux principes du PRV, ils sont évidemment les bienvenus. Mais ils sont libres d’aller vers n’importe quel autre cadre politique ou associatif. L’essentiel pour moi est de retenir que ces chioukh, hier encore hostiles à toute forme de participation politique, aient aujourd’hui changé d’avis et opéré une autocritique salutaire”, explique Khalidi.

Une volonté étatique

Au niveau officiel, toute cette agitation semble être la bienvenue. “L’Etat a besoin que les salafistes intègrent le jeu politique”, tonne Abderrahim Mouhtad, président de l’association Annassir pour la défense des détenus salafistes. “En les poussant à travailler dans des cadres partisans ou associatifs, l’Etat apprendra à mieux connaître ces gens et à contrôler leur action qui ne sera plus clandestine. Les chioukh pourront ensuite aider à encadrer les milliers de jeunes poursuivis pour des affaires de terrorisme et qui retrouvent petit à petit la liberté”, argue Mouhtad, qui n’hésite pas à parler de “responsabilité morale” des idéologues salafistes. “Des milliers de personnes ont été condamnées pour avoir écouté un prêche ou participé à une rencontre avec l’un des cinq chioukh. Ces derniers ont donc l’obligation de travailler à la relaxe des derniers détenus et d’encadrer plus efficacement ceux qui ont quitté la prison”, poursuit le président d’Annassir.

Mohamed Khalidi, lui, va encore plus loin, en plaidant en faveur de la réhabilitation d’un “salafisme traditionnel et modéré”, à mille lieues de la Salafia Jihadia à l’origine des attentats du 16 mai. “On oublie souvent que de grands leaders nationalistes et de grands alems marocains ont été salafistes. Aujourd’hui encore, il existe des écoles et des groupes salafistes partout dans le pays. Ce sont des gens pacifistes qui défendent des valeurs et une manière de vivre qui ne nuit à personne”, analyse Khalidi.

La semaine dernière, le ministre de la Justice et des Libertés, Mustafa Ramid, ne s’est d’ailleurs pas gêné pour rendre visite à Cheikh Mohamed Maghraoui, l’une des plus grandes figures salafistes de Marrakech et du sud. Que se sont-ils dit ? Mystère. Mais Ramid aurait promis la levée de l’interdiction qui frappe certaines écoles coraniques dirigées par l’idéologue marrakchi, dont les disciples ont largement voté en faveur du PJD lors des élections de 2011.

Stopper la déferlante chiite

Tout ce débat est à inscrire dans un contexte plus global, insiste Abderrahim Mouhtad. “Partout dans le monde, des activistes wahhabites notoires sont relâchés ou autorisés à s’activer à nouveau. Il existe aujourd’hui une tendance à intégrer le mouvement salafiste dans la lutte contre le chiisme iranien, qui contrôle aujourd’hui des pays entiers comme l’Irak, la Syrie ou le Liban”, affirme le militant associatif. Et le Maroc ne fait apparemment pas exception. Depuis quelques années, les services de sécurité prennent en effet très au sérieux la reconversion de plusieurs Marocains au chiisme venu du pays d’Ahmadinejad. En 2009, le royaume n’avait ainsi pas hésité à rompre ses relations avec l’Iran, accusé de “menacer l’unicité du culte musulman au Maroc”. Mais cela n’a, semble-t-il, pas stoppé la déferlante chiite qui s’abat sur le royaume. Dernière démonstration de force en date : les centaines de personnes qui ont assisté à l’inhumation à Tanger de l’imam marocain chiite récemment assassiné à Bruxelles.

En Europe, le chiisme iranien gagne également du terrain dans les rangs des communautés arabes, et notamment marocaines. “Le chiisme iranien oblige ses adeptes à prêter allégeance à un imam. Cela peut fragiliser la souveraineté de certains états”, explique un observateur. Que peuvent faire les salafistes dans ce cas ? “Les salafistes sont très hostiles au chiisme iranien et le combattent avec ses propres armes”, explique Mouhtad. Cela semble même commencer à porter ses fruits au Maroc. Sur Internet, les habitués des forums de discussions salafistes n’hésitent plus, par exemple, à tourner en dérision les symboles du chiisme iranien comme Hassan Nasrallah ou à critiquer ouvertement certaines de leurs pratiques, jugées “déviantes”.

 

Salafisme. Un succès grandissant

Les adeptes du mouvement salafiste sont de plus en plus nombreux et de plus en plus visibles au Maroc. Ils représentent même une force politique incontournable dans des grandes villes comme Marrakech, Tanger, Oujda ou Fès. Mais distinguons d’emblée deux tendances principales. Il y a d’un côté la Salafia takfiriste, dont les adeptes militent pour une application forcée de la Charia et s’opposent à toute forme d’Etat civil. Et d’autre part, on trouve la Salafia dite modérée. Les disciples de cette dernière, de plus en plus nombreux, travaillent sur l’éducation et combattent les hérésies (Al Bidaâ). Ils affirment vouloir promouvoir les valeurs authentiques de l’islam et suivre le chemin tracé par le prophète et ses compagnons. Ils restent cependant très prudents sur des sujets glissants comme l’application de la Charia. Les adeptes de ces deux formes de salafisme restent très actifs sur le terrain. Dans les quartiers populaires, ce sont souvent eux qui s’occupent de laver les morts, de les inhumer et d’animer les veillées funéraires. “Ils se rapprochent ainsi de la population et évitent certaines pratiques qu’ils contestent”, explique un observateur. Autre élément à prendre en considération pour évaluer l’étendue du mouvement salafiste : l’embrigadement en prison. Plusieurs détenus auraient en effet profité de leur long séjour carcéral pour recruter de nouveaux adeptes.

 

 

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