Champions paralympiques, les "heroes" de Hind Bensari

Le documentaire « We could be heroes », à découvrir le 18 novembre sur 2M, retrace le combat des sportifs handicapés au Maroc pour accéder à leurs droits. Des droits qui sont, comme le montre la réalisatrice Hind Bensari, quasi-inexistants. Un film juste et émouvant primé au Festival international du documentaire de Toronto.

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Le documentaire « We Could Be Heroes », réalisé par Hind Bensari et co-produit par 2M, a été projeté en avant-première le 13 novembre au cinéma Ritz de Casablanca. Crédit: Capture écran Viméo

Tu n’es pas comme tout le monde », « Toi et moi nous devons nous entraîner deux fois plus que les autres, tu comprends ? », « Tout ça doit te rendre plus fort, pas plus faible ». Youssef regarde attentivement son ami, Azzedine. Il acquiesce et se remet à l’exercice. La caméra de la réalisatrice et productrice marocaine, Hind Bensari, est braquée sur ces deux athlètes handisport et compagnons de route depuis l’enfance.

Durant 80 minutes, avec finesse et intelligence, sans jamais tomber dans le piège du voyeurisme ou du sentimentalisme, le deuxième long-métrage de la trentenaire retrace le parcours émouvant de Azzedine Nouiri et Youssef, tout deux en situation de handicap et déterminés à participer aux Jeux paralympiques 2016 de Rio. « We could be heroes », co-produit avec 2M et diffusé par Bullitt Film, a été salué par la critique et a permis à Hind Bensari d’être la première réalisatrice africaine à remporter le grand prix du meilleur documentaire international à Toronto au « Hot Docs International Documentary Festival ». Il s’agit aussi du premier documentaire Marocain sélectionné en short-list pour les Oscars.

« We could be Heroes » met la lumière sur la sincère fraternité entre Youssef et Azzedine.Crédit: Capture Vimeo

Après son premier documentaire, sorti en 2013, « 475, break the silence » qui raconte l’histoire d’une Marocaine qui se suicide après avoir été contrainte par sa famille d’épouser son violeur, Hind Bensari bouleverse de nouveau les esprits avec « We could be heroes ». Cette fois-ci, la réalisatrice engagée dénonce les injustices sociales dont sont victimes – notamment – les personnes en situation de handicap au Maroc. « Je souhaite que ce film nous mobilise nous, Marocains, pour donner à nos champions handicapés la reconnaissance qu’ils méritent et l’opportunité de continuer à représenter dignement  le Maroc à l’international », déclare dans ce sens la productrice.

Un duo de choc, de Safi à Rio

Azzedine est champion et recordman du monde du lancer de poids sur siège. Après avoir décroché la médaille d’or aux Jeux paralympiques de Londres, il devient à son retour au Maroc, un symbole de réussite pour les athlètes handisport des quartiers populaires de Safi. Mais, très vite ses rêves et ses espoirs sont déchus. Le ministère de la Jeunesse et des Sports lui refuse les droits normalement accordés aux sportifs valides de haut niveau. Heurté à un mur, malgré les mobilisations à répétition et sa rage de se battre pour disposer d’un salaire décent, Azzedine est mis sur le banc. Le second, Youssef, vit aussi à Safi et a un rêve : devenir celui qui pourrait prendre la relève de son fidèle et talentueux ami. Souffrant d’une ataxie, le jeune homme s’entraîne, malgré des conditions rudimentaires, dur comme fer pour être sélectionné aux Jeux paralympiques 2016 de Rio.

Les deux athlètes s’entraînent avec détermination à Safi.Crédit: Capture d'écran Viméo

A travers ce second documentaire, celle qui a été repérée par Nabil Ayouch à la sortie de « 475, break the silence » et qui est économiste de formation, n’a pas prétendu « traiter du handicap ». « Mais de l’exclusion et de l’injustice sociale dont sont victimes les personnes ‘différentes’ ou démunies au Maroc », nous précise-t-elle à l’avant-première du film, le 13 novembre au cinéma Ritz de Casablanca.

Le message est passé. Sous un tonnerre d’applaudissements, le public se lève et salue le travail mené pendant plus de quatre ans par cette équipe entièrement féminine. Un succès justifié. Avec humilité, Hind Bensari (réalisation), Lilia Sellami (images), Sophie Steenberger (montage), et Tin Soheili (musique originale) sont parvenues à capturer par la force des images le double combat de ses deux hommes. Un témoignage poignant qui n’a pas manqué également de toucher le jury du « Hot Docs International Documentary Festival » de Toronto. Une récompense d’autant plus méritée que les financements octroyés pour la réalisation du documentaire ont été très faibles. Au Maroc, pour le moment, aucun cinéma n’a accepté de le programmer.

Si durant le film on passe facilement du rire aux larmes, on est ému par la relation si spéciale qui unit Azzedine et son protégé, puis on est attendri par le jeune Youssef, le message de fin est dur. Tout autant qu’il est réel.

Au royaume du silence

En référence à « 475, break the silence », un spectateur de l’avant-première lance à la fin de la projection : « On ne veut pas que nos consciences et nos corps soient violés par un système qui ne nous ne comprend pas, ne nous respecte pas ». Ce système c’est celui de l’Etat qui se terre dans un profond silence quand il s’agit de répondre aux requêtes des personnes victimes d’injustices sociales. « Les sportifs handisport qui font de la compétition à un niveau national ou international ne perçoivent aucun salaire. Seulement quelques d’entre eux, perçoivent une petite indemnité allant de 1.000 à 2.000 dirhams, ce qui n’est pas suffisant pour vivre décemment », déplore Hind Bensari.

Une réalité que Azzedine n’a également cessé de décrier. Malgré des sit-in, des lettres, des interventions médiatiques… Le département de Rachid Talbi El Alami n’a rien voulu entendre. Sur la même lignée, Hind Bensari informe que les autorités locales ont, à plusieurs reprises, tenté d’empêcher le tournage. Sollicité par l’équipe de « We could be heroes », le ministère de la Jeunesse et des Sports est resté quant à lui abonné aux absents.

Nouiri, le seul athlète Marocain avec Hicham El Guerrouj à être double médaillé d’or Olympique.

« We could be heroes » sera peut-être alors une pierre qui viendra se poser à l’édifice de la lutte pour l’intégration de ces Marocains que l’État ne veut pas voir. En attendant Youssef, nous confie à la fin de la projection du film, remercier chaleureusement Hind Bensari « d’avoir réalisé ses rêves » et assure qu’il continuera toujours à s’entraîner avec son acolyte. La prochaine étape ? « Les Jeux 2020 de Tokyo ! ».

Le documentaire sera diffusé sur 2M, le dimanche 18 novembre à 21h30 dans la case documentaire « Des histoires et des hommes ».