Ziad El Baroudi : “En Belgique, ce sont les immigrés eux-mêmes qui sont à l’initiative de leur intégration dans le pays d’accueil”

Il y a cinquante-cinq ans, les premiers immigrés marocains foulaient les terres de Belgique. En Région wallonne pour les mineurs, en Flandre pour les ouvriers de la métallurgie, et à Bruxelles pour les ouvriers industriels. Petit à petit remplacés par les étudiants ou les jeunes diplômés à la recherche d’un premier emploi, les Marocains de Belgique forment aujourd’hui la diaspora la plus importante du pays.

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Ziad El Baroudi, historien et professeur à l’Université libre de Bruxelles, nous explique comment la diaspora marocaine s’est progressivement mêlée à la société belge, jusqu’à en faire partie intégrante. 

Ziad El Baroudi. Crédit : DR

Diaspora : Depuis les années 1960, la diaspora marocaine en Belgique n’a cessé d’augmenter. Comment cette communauté sans cesse en développement s’est-elle intégrée à la société belge ? 

Ziad El Baroudi : La main-d’œuvre entrée en Belgique après l’accord du 17 février 1964 est sensiblement la même que celle qui s’est expatriée en France dès 1955, ou aux Pays-Bas à partir de 1969. La grande majorité des Marocains partant vers la Belgique était originaire du nord du Maroc et plus spécifiquement du Rif. Cette région, au lendemain de l’indépendance du Maroc, apparaissait comme la plus pauvre, la moins instruite, avec une infrastructure quasi inexistante. Ces ouvriers avaient très peu d’expérience en matière de vie associative ou de syndicalisme au pays. Les premières initiatives en ce sens voient le jour dans le courant des années 1960, où des caisses de solidarité communes s’organisent, sur le même modèle qu’au Maroc. L’objectif est alors de défendre les ouvriers, qui n’avaient pas les mêmes droits que leurs homologues français ou belges. 

Quelques années plus tard, d’autres associations, à l’initiative cette fois de groupes d’étudiants, éclosent. Des cellules de l’Union nationale des étudiants du Maroc (UNEM) s’implantent un peu partout dans les grandes écoles et les universités. Les élèves marocains, venus en Belgique pour finir leur cursus, se politisent et apprennent à contester l’ordre établi. Cette politisation de la diaspora est également menée par les exilés politiques arrivés en Europe à partir des années 1960, qui ont choisi la Belgique pour fuir le régime de Hassan II. 

Ces exemples montrent que ce sont les immigrés eux-mêmes qui sont à l’initiative de leur intégration dans le pays d’accueil. La Belgique, à l’instar de la France ou des Pays-Bas, n’a pas conçu de programmes sociaux spécifiques. Hormis la mise en place du regroupement familial et la scolarisation des enfants, il n’y a pas eu de politique d’aménagement dédiée. Alors que la politique d’intégration économique avait, quant à elle, bien été réfléchie et organisée. 

Comment cette situation a-t-elle évolué les décennies suivantes ? 

Au milieu des années 1970 survient la question du culte islamique, alors que des commissions d’immigrés commencent à se former au sein des syndicats belges, comme la CSC (Confédération des syndicats chrétiens) et la FGTB (Fédération générale du travail de Belgique). L’État, qui finance les cultes du pays, va alors s’immiscer dans la gestion de l’Islam sur son territoire. Mais cela s’est fait sans concertation de toutes les parties prenantes, et notamment de la base. Le pays d’accueil s’est directement concerté avec les représentants officiels des pays d’origine (ambassades et consulats) pour s’occuper de la question cultuelle. Parallèlement, il y a eu une tentative d’organisation d’un Islam belge “laïque” à travers le Centre laïque arabo-musulman (CLAM). Mais ce dernier n’a trouvé un écho favorable qu’auprès d’une minorité de personnes. L’essoufflement du discours politique contestataire laïc fit progressivement place à un nouveau paradigme politique religieux, principalement incarné par la Révolution iranienne de 1979 et la diffusion de la doctrine wahhabite dans les médias et les mosquées. 

L’ambassade du Maroc à Bruxelles. Crédits : Google Street View

Cet événement a instauré un renouveau religieux dans la sphère politique au sein des pays musulmans. Et ce nouveau discours se présente comme une alternative crédible au modèle laïc. Les groupes qui s’en relèvent prennent de l’essor, et se répandent au sein des communautés de la diaspora. C’est d’ailleurs ce qui explique aujourd’hui l’attachement des jeunes à ce discours. Cette question pèse aussi sur les relations belgo-marocaines. La gestion du culte islamique en Belgique reste asymétrique compte tenu des décisions prises en la matière par chaque entité fédérée.

Comment la diaspora marocaine a-t-elle influencé la politique belge ? 

À partir des années 1970, et durant près de vingt ans, les régions organisent et mettent en place des politiques culturelles. Le but : éviter la ghettoïsation des communautés. Le champ d’intégration de ces groupes s’est alors ouvert davantage. Certaines initiatives citoyennes promues par des membres d’associations, de syndicats et de partis politiques se sont alors emparées de la question, ce qui a insufflé les premiers mouvements antiracistes. Cette diaspora a aussi eu un impact sur la politique marocaine. Certains de ses membres, galvanisés par leurs expériences associatives et politiques en Belgique, se sont ensuite investis dans les questions sociales de leur pays d’origine. 

Dans les années 1990, on note une participation croissante des Marocains à la politique belge. Malgré cela, les intellectuels de la diaspora sont encore peu reconnus à mon sens. C’est un champ de réflexion qui reste dominé par les natifs du Maroc, expatriés en Europe. Nous peinons à voir l’émergence d’un important mouvement d’intellectuels (de toutes tendances) nés et formés en Belgique, capable de proposer une synthèse de l’héritage culturel et religieux du pays d’origine et de l’adapter dans le contexte du pays d’accueil.

Depuis septembre 2020, le gouvernement belge compte deux ministres d’origine marocaine : Zakia Khattabi, Ministre de l’Environnement et du Climat ( à gauche) et Meryame Kitir, ministre de la Coopération au développement et en charge des Grandes villes (à droite). Photos : AFP

Peut-on mesurer l’impact économique de la diaspora marocaine belge au Maroc ? 

Ce que l’on sait, c’est que les familles marocaines expatriées ont continué à transférer des capitaux au Maroc. Parallèlement, se forme un vaste réseau de commerçants et d’entrepreneurs. Mais à ma connaissance, le réel impact économique de la diaspora marocaine n’est pas encore très étudié. Les données en notre possession sont assez incomplètes. Nous n’avons pas, par exemple, de chiffres exacts concernant le volume des transferts de fonds et leur destination. Tout cela est très opaque. En Belgique, c’est aussi très diffus, chaque entité fédérée établissant ses propres données. Sur cette question, l’État fédéral évite la constitution de chiffres qui relèveraient de statistiques “purement” ethniques. 

D’après vous, la croissance de la diaspora marocaine en Belgique va-t-elle perdurer ces dix prochaines années ? 

Au regard de la situation économique, politique et sociale actuelle au Maroc, la tendance des Marocains à vouloir s’expatrier pourrait continuer de croître. La prospérité affichée de l’économie marocaine ne profite pas à tous. Les inégalités persistent et poussent chaque année des milliers de personnes à partir, pour un meilleur avenir. Malheureusement, ces départs se font aussi dans l’illégalité, et les candidats peuvent se retrouver dans des réseaux de délinquants criminels. Ce n’est jamais de gaieté de cœur que l’on quitte son pays. Si autant de Marocains continuent à faire leur vie à l’étranger, c’est que, quelque part, l’État faillit. 

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