Laila Majdouli et la mémoire des familles de détenus

Le témoignage de Laila Majdouli sur la mobilisation des familles de détenus politiques est d’une terrible actualité.

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Laila Majdouli
Laila Majdouli est une des fondatrices de l’association Solidarité féminine, d’Amnesty International Maroc et de l’association de l’Éducation aux droits de l’homme. Crédit: DR

Le choc de l’arrestation. L’incompréhension. La peur pour le compagnon enlevé, exposé à la torture. L’attente interminable du procès. Les humiliations, les intimidations, les abus des forces de police.

L’attente interminable sous le soleil devant le portail de la prison. Mais aussi la force des solidarités, des mobilisations collectives, la joie des petites victoires arrachées dans un océan de détresse et de privations.

“On m’a volé le bonheur des premiers temps de mariage”

Laila Majdouli

L’épuisement des allers-retours entre les villes et les risques d’accident. C’est tout cela qu’a vécu Laila Majdouli, jeune professeure de français à Beni Mellal, lors de l’arrestation de son époux Kamal Lahbib.

“On m’a volé le bonheur des premiers temps de mariage.” Dédié “à toutes les épouses, toutes les mères et les sœurs, toutes les personnes qui ont œuvré dans l’ombre pour défendre les droits des détenus politiques”, son témoignage vient nous rappeler que ce cauchemar n’est pas terminé.

Face à l’arbitraire

Laila Majdouli a témoigné dans deux ouvrages jumeaux, l’un en français et l’autre en arabe (Al-Dhâkira al-Muchriqa, 80 p., 30 DH). Son récit vient compléter celui que Jocelyne Laâbi apportait dans La liqueur d’aloès (Marsam, 2005).

Mémoire illuminée, de Laila Majdouli
Mémoire illuminée, les familles des détenus politiques face à la machine makhzénienne (1972-1977), de Laila Majdouli, éd. Mountada Maroc Multiple, 104 p.

Dans la préface de la version française, Tijania Fertat rappelle que “le pouvoir, quand il est menacé ou remis en question, ne fait pas de distinction entre femme et homme, vieux et jeune, riche ou pauvre. Qu’il ne se soucie pas des enfants quand les parents sont derrière les barreaux.”

On est ému à la fois par la spontanéité avec laquelle le mouvement des familles de détenus politiques s’organise, par le pragmatisme, l’attention des proches manifestée par de petites choses qui, à défaut de pouvoir transformer la situation, apporte un peu de soulagement et d’apaisement.

Laila Majdouli décrit ainsi comment du souci premier d’améliorer les conditions de vie dans la prison et les conditions de visite afin que la dignité de tous soit préservée, les familles ont pris conscience de leur force en tant que mouvement, et de la nécessité de lutter “pour les droits de leurs enfants, qui ne sont ni des criminels, ni des malfaiteurs”.

Elle déplore le gâchis que “toute une population de jeunes ingénieurs, professeurs, étudiantes…, la crème de la société” moisissent de longues années en prison, le dégoût d’avoir à faire face à un univers d’injustice et de violence.

La force de son récit est son caractère factuel, qui décrit les faits, simplement les faits, insupportables dans leur seule énonciation neutre. Aujourd’hui, à Laila Majdouli, à Khadija Mnebhi, à Badia Mellouk…, ont succédé Khouloud El Mokhtari, l’épouse de Soulaiman Raissouni, les familles de Omar Radi et de tous les autres détenus politiques. Qui font face aux mêmes violences.

Pour comprendre ce qu’elles endurent, lisez ce livre et faites-le lire.

Dans le texte.

Les visites

“Pour la visite des détenus, il fallait se présenter munies d’une autorisation et attendre dans la grande cour le rassemblement des familles pour pouvoir entrer… Et le désir d’arriver au parloir très vite pour rencontrer mon partenaire rendait cette attente encore plus longue. Le temps s’étire et nous nargue quand c’est l’être qu’on aime qu’on va voir.

Quand enfin mon tour arrivait pour procéder à la fouille du panier, je sentais un certain dégoût lorsque le gardien se mettait d’une manière indécente à touiller les mets (que ce soit au parloir ou devant le guichet).

Il utilisait la même cuillère pour les différents aliments, gâchant ainsi la façon dont soigneusement et avec amour la recette avait été préparée. Je n’émettais aucune remarque, j’étouffais ma colère pour ne pas donner l’occasion à ce gardien d’exercer son pouvoir sur moi. […]

Un tel comportement n’était pas gratuit. La fouille de cette façon indélicate et sauvage des mets préparés avec délicatesse, attention et amour, visait à décourager les familles, les exacerber pour ne plus venir rendre visite aux détenus politiques et pousser ces derniers au désespoir en se sentant abandonnés et isolés : tel était l’objectif de l’administration pénitentiaire, qui ne s’est jamais réalisé.”